Sans pardon, il n’y a pas de liberté humaine possible

Le carême peut être un bon moment pour s’interroger sur le pardon : car qu’est Pâques sinon le jour du pardon, si la résurrection est la réplique à la demande de Jésus : « Père, pardonne-leur… » ? Et si la croix est dressée pour le salut du monde, qu’est donc ce pardon adressé à l’humanité entière ?
Un Mooc intitulé « Pratiques du pardon, regards croisés : philosophie, psychologie, sociologie » fera échos à ces questions. Sous le regard de Cosette Abid-Dib, responsable de la pédagogie numérique, Benoît Guillou, sociologue, Lorraine Angeneau, psychologue et moi-même, philosophe, croisons nos disciplines pour comprendre le pardon et ses usages.
Chacun de nous a une longue histoire avec le pardon : Lorraine Angeneau est allée au Canada et aux Etats-Unis participer à des prises en charge des personnes victime impliquant des pratiques de pardon. Il est alors un allié du travail de guérison et d’intégration psychique.
Benoît Guillou s’est rendu plusieurs fois en dix ans au Rwanda après le Génocide tutsi, pour y réaliser une étude sociologique sur le pardon. Il en a tiré une typologie d’usages dont certains contribuent au lien social tandis que d’autres y portent atteinte.
Quant à moi, c’est en philosophant avec Paul Ricoeur et avec une expérience en aumônerie de prison que j’ai travaillé la question : le pardon est alors un élément constitutif de notre humanité, car sans pardon, il n’y a pas de liberté humaine possible. Le pardon est ainsi ce qui nous permet de ne pas réduire une personne au mal qu’elle a commis ou subi.
Le pardon, dans la diversité de ses pratiques, est un allié précieux dans l’accompagnement psychologique des personnes victimes, dans la reconstruction personnelle et sociale après un trauma collectif comme l’est un génocide, et dans le travail d’aveu et de repentir de celui qui s’est rendu coupable d’un méfait.
Nous en étions là lorsqu’en 2021 est paru le rapport de la CIASE, révélant l’ampleur des crimes et violences sexuelles commises dans l’Église, majoritairement par des clercs, en particulier sur des enfants. Nous avons aussitôt reconnu le type de situation auxquelles nos recherches nous avaient exposé, nous conduisant conduit à les approfondir, mais aussi à nous investir auprès de l’Inirr, de la CRR ou de Justice Autrement, une association de justice restaurative.
Et en même temps, une difficulté a surgi : le pardon a été utilisé de manière abusive dans l’Église pour couvrir les crimes et pour réduire les victimes au silence. Ce pardon, dont nos travaux avaient révélé la valeur, se trouvait discrédité dans l’Église. Comment l’Église qui avait contribué à répandre ce trésor, s’en trouvait-elle dépossédée ?
L’Église est-elle mise au défi de recevoir d’autres ce qu’elle portait de plus précieux et qu’elle a perdu par la faute de quelques-uns ? Non un pardon – c’est là l’un des abus les plus grave – qui prétend supprimer le mal, mais le pardon tel qu’il se dit de Joseph et ses frères à Jésus, cette réalité paradoxale dont l’usage va autant au soin des personnes victimes qu’aux reproches aux offenseurs et qu’à l’attention à la justesse des pratiques institutionnelles. Le Mooc en préparation veut contribuer à ce moment.
Guilhem CAUSSE
Directeur du 1er cycle