L’humanité en milieu numérique

Désarmer l'IA : pour une écologie des formes de vie et de pensée

Organisé conjointement par l’Institut Catholique de Paris, les Facultés Loyola Paris, le Collège des Bernardins.

PRESENTATION
Cette journée vise à dépasser les discours désormais routiniers sur l’IA, à la fois fascination technophile et dénonciation automatique, afin d’ouvrir un espace d’enquête plus exigeant, à la croisée des sciences humaines, de la philosophie, des sciences cognitives et de la théologie. Le colloque interrogera l’IA non seulement comme outil, mais comme milieu, régime de rationalité, et environnement culturel, susceptible de reconfigurer la cognition humaine, ses gestes, ses temporalités et ses formes d’attention.

PUBLIC VISE
Étudiantes et étudiants des facultés de théologie et de philosophie des trois institutions partenaires
Grand public intéressé par les enjeux anthropologiques, éthiques, spirituels et culturels de l’intelligence artificielle

TROIS QUESTIONS STRUCTURANTES

OU SE PASSE LA PENSEE ?
Que devient la cognition spécifiquement humaine, avec sa part de corporéité et de monde vécu, à l’ère de l’IA ? Sur fond d’une culture saturée par le double paradigme numérique (souvent associé à l’immatériel) et technoscientifique (souvent associé au matérialisme), cette question interroge le lieu même où se déploie la cognition. Elle engage le devenir de la cognition spécifiquement humaine, avec sa part de corporéité, telle que l’a notamment soulignée le courant de la « 4E cognition » (embodied, embedded, enacted, extended). Il s’agit de comprendre comment la pensée s’enracine dans un corps, un monde vécu, des relations et des pratiques, et comment l’environnement numérique reconfigure ses conditions d’émergence.

QU’EST-CE QUE LE MILIEU NUMERIQUE FAIT-IL A L’HUMAIN ?
Le numérique n’est pas seulement un ensemble d’outils : il constitue un milieu qui façonne les manières d’habiter le monde, d’entrer en relation, de percevoir et de se rendre attentif. Cette question examine comment les dispositifs numériques transforment les régimes de présence, d’attention, de mémoire et de langage, ainsi que les formes sociales de la reconnaissance et de l’autorité. Elle ouvre une réflexion sur les effets anthropologiques, culturels et spirituels d’un environnement où l’expérience est de plus en plus médiée, calculée, filtrée et orientée par des architectures techniques. Comment comprendre l’IA au-delà d’un simple problème de “bon usage”, et saisir ses effets anthropologiques, sociaux et spirituels ?

COMMENT COMPRENDRE L’IA AU-DELÀ DU PARADIGME INSTRUMENTAL ?
Comprendre l’IA au-delà du paradigme instrumental, c’est refuser d’y voir un simple outil neutre et reconnaître qu’elle agit comme une infrastructure qui organise la visibilité, la valeur, les normes et les comportements. Cette lecture masque pourtant l’essentiel : l’IA fonctionne comme une infrastructure culturelle, économique et politique qui redistribue la puissance, organise la visibilité, impose des critères de performance et transforme insensiblement nos manières de juger, d’apprendre, de désirer et de parler. Dans cette perspective, l’enjeu devient moins l’optimisation de l’outil que la reconquête d’un discernement situé, incarné et relationnel, capable de résister à la logique de l’évidence calculée, de l’évaluation permanente et de la réponse immédiate.

ORGANISATION DE LA jourNÉE

9h00-9h30 Accueil, café, présentation

9h30-10h15 Eric Charmetant « Ce que l’IA fait à la philosophie – Pour une infosophie »

Depuis Platon et Aristote, philosopher est l’acte d’habiter une question. Cet acte prend corps dans un milieu dont les techniques sont des composantes. L’IA n’est pas une technique de plus : elle simule l’acte de penser et devient le milieu dans lequel nous pensons. Avec Illich, elle franchit le seuil où la technique cesse de servir et commence à remplacer. Notre tâche est de l’habiter justement, par une infosophie attentive au silence où la pensée prend vie et aux relations qui se nouent.
10h15-11h Jean-Baptiste Lecuit « Opportunités et dangers de l’IA pour la théologie »
Les outils d’IA transforment rapidement les conditions du travail intellectuel, y compris en théologie. À partir d’expériences concrètes d’utilisation, on examinera ce que l’IA peut apporter au chercheur en théologie et ce en quoi elle peut lui nuire, en prenant en compte ses avancées les plus prévisibles.

11h-11h30 Pause-café

11h30-12h Pierre Uzan « L’intelligence humaine peut-elle être simulée par une machine ? »

Le projet d’artificialisation de l’intelligence humaine se heurte à la difficulté de simuler l’intelligence généraliste. L’intelligence « généraliste », dont les propriétés essentielles sont l’autonomie, la versatilité et la fluidité, exige un accès quasi instantané à une immense quantité d’informations pertinentes sur les situations rencontrées, informations allant des simples données factuelles à celles portant sur leur contexte émotionnel et social. La difficulté de créer une machine simulant l’intelligence généraliste trouve son origine dans le paradigme computationnel de la cognition. Ce dernier assimile le sujet cognitif à un calculateur sophistiqué doté de capacités cognitives spécifiées par des algorithmes prédéfinis, et dont la tâche serait de représenter, à l’aide de symboles ou d’états globaux, un monde préexistant aux propriétés tout aussi prédéfinies. Des recherches récentes suggèrent que cette limitation pourrait être surmontée en refondant le projet d’artificialisation de l’intelligence sur l’approche incarnée et située de la cognition introduite par Francisco Varela, une approche qui prend en compte le rôle essentiel du corps et son insertion dans le monde.

12h-12h30 Gianluca Michelli « Langage sans sujet : les LLMs et la fonction symbolique »

Les débats philosophiques suscités par le développement des Large Language Models (LLMs) se sont principalement concentrés sur la question de la compréhension linguistique, opposant des thèses aussi éloignées que celle des perroquets stochastiques (Bender et al., 2021) et celle dite du « whole-hog » (Cappelen & Dever, 2025). Mon propos ici s’attache en revanche à une dimension du langage largement absente de ces discussions : sa fonction symbolique. Les approches dominantes réduisent en effet le langage à un instrument de communication et évaluent les LLMs à l’aune de leur capacité supposée à comprendre et transmettre des contenus sémantiques. Or le langage humain, en tant qu’institution symbolique, constitue également le médium à travers lequel les individus élaborent et maintiennent des identités personnelles et collectives. En m’appuyant sur l’analyse de la fonction symbolique développée par Ortigues (1962), je montrerai que cette dimension identitaire demeure spécifiquement humaine, et que le caractère fondamentalement impersonnel des systèmes de genAI contemporains (Annoni, Battisti & Marchegiani, 2026) permet de mettre en évidence une différence de principe dans leur mode d’agentivité linguistique.

12h30-13h Ronan Sharkey « L’IA : de la raison à intuition ? »

Du discours de lauréat du Prix Nobel de la physique prononcé par Geoffrey Hinton en 2024, on a retenu surtout sa sérieuse mise en garde concernant l’impossibilité de quantifier les risques engendrés par la recherche dans le domaine de l’IA générative. Mon propos ici s’attache en revanche plutôt à une remarque faite au debut de son allocution, passée presque inaperçue, où Hinton remercie l’Académie royale de Suède d’avoir reconnu l’importance d’une « nouvelle forme d’IA [qui] excelle dans la modélisation de l’intuition humaine plutôt que du raisonnement humain ». Cette formulation, de la part d’un homme dont les recherches auraient été guidées depuis des décennies par le désir de comprendre le fonctionnement du cerveau humain, soulève à nouveau la question, posée par des penseurs aussi différents que Kant, Thomas Kuhn et plus récemment Daniel Kahnemann et Iain McGilchrist, de la nature de l’intuition et de sa relation à la raison, relation qui éclaire les dérives possibles l’IA aujourd’hui.

12h30-13h Questions aux intervenants de la matinée

13h-14h30 Déjeuner

14h30-16h Gemma Serrano-Alessandro de Cesaris « Déplacer les questions théologiques sur l’IA »

Comprendre l’IA au-delà du paradigme instrumental, c’est refuser d’y voir un simple outil neutre et reconnaître qu’elle agit comme une infrastructure qui organise la visibilité, la valeur, les normes et les comportements. Cette lecture masque pourtant l’essentiel : l’IA fonctionne comme une infrastructure culturelle, économique et politique qui redistribue la puissance, organise la visibilité, impose des critères de performance et transforme insensiblement nos manières de juger, d’apprendre, de désirer et de parler. Dans cette perspective, l’enjeu devient moins l’optimisation de l’outil que la reconquête d’un discernement situé, incarné et relationnel, capable de résister à la logique de l’évidence calculée, de l’évaluation permanente et de la réponse immédiate.

16h15-17h45 Carlo Milani-Vivien Garcia « Automatisation et IA »

Par-delà quelques incontestables nouveautés techniques, les derniers discours en date sur l’intelligence artificielle tirent une bonne part de leur force de thèmes anciens. On compte au premier rang de ceux-ci l’automatisation : le vieux rêve (ou cauchemar) d’objets s’animant d’eux-mêmes ; l’automate étant, étymologiquement, ce qui fait quelque chose spontanément, de son propre mouvement.
Après les esclaves humains et les légions d’appareils ménagers, ce sont désormais des réseaux de neurones artificiels qui exécutent à notre place une multitude de tâches : transcrire nos paroles, rédiger nos textes, générer des photographies prises nulle part.
L’émerveillement que suscitent ces artefacts, avec lesquels des milliards d’humains conversent chaque jour, nous ramène à la racine même de l’automation : le merveilleux et le monstrueux, ce qui provoque le thauma, la stupeur, l’émerveillement ou l’étonnement fondateur.
Quelle place reste-t-il, dans tout cela, pour notre Intelligence Artisanale ?

17h45-18h Conclusion

Avec ces enseignant(e)s :

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10 décembre
Date de début
Jeudi 10 Décembre 2026
Date de fin
Jeudi 10 Décembre 2026
Petit Auditorium, Collège des Bernardins (Paris)
Horaires
de 9h à 18h
Statut
Présentiel